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  <title>La Plume et le Sabre</title>
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  <description>Ce blog a pour objet de participer à la réflexion sur la guerre, les questions stratégiques et de défense, hier, aujourd'hui et demain, en France et dans le monde. Il s'adresse autant aux professionnels qu'aux citoyens désireux de parfaire leurs connaissances dans un domaine encore mal connu.</description>
  <language>fr</language>
  <pubDate>Wed, 22 May 2013 04:38:27 +0200</pubDate>
  <copyright>Copyright 2008</copyright>
  <docs>http://blogs.law.harvard.edu/tech/rss</docs>
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    <title>Dépasser la dissuasion nucléaire</title>
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    <pubDate>Tue, 16 Apr 2013 08:37:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Stent</dc:creator>
        <category>Stratégies</category>
        <category>Alliance Géostratégique</category><category>Armées</category><category>Dissuasion</category><category>Doctrine</category><category>France</category><category>Nucléaire</category><category>Stratégie</category>    
    <description>&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ce billet a originellement été &lt;a href="http://alliancegeostrategique.org/2013/04/15/depasser-la-dissuasion-nucleaire/" hreflang="fr"&gt;publié&lt;/a&gt; sur le site de l'&lt;a href="http://www.laplumelesabre.com/index.php?post/2013/04/12/www.alliancegeostrategique.org" hreflang="fr"&gt;Alliance géostratégique&lt;/a&gt;.&lt;/em&gt;
&lt;br /&gt;
S'il est un tabou dans la pensée stratégique française actuelle, c'est bien celui de la dissuasion nucléaire. Celle-ci constitue, depuis sa mise en place progressive dans la seconde moitié des années 1960, le socle de la politique française en matière de défense nationale. Systématiquement exclue par les exécutifs présidentiels successifs du périmètre de la réflexion institutionnelle en matière militaire, la dissuasion nucléaire n'a jusqu'ici été que très peu critiquée.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Généralement motivées par la volonté de dégager davantage de moyens financiers pour les forces conventionnelles, ces critiques sont de trois ordres. Une première catégorie de contempteurs considèrent la dissuasion sous son seul aspect des moyens militaires de sa mise en œuvre, et la jugent à ce titre inutile car impossible par nature à employer. Ces critiques sont extrêmement faibles, en ce sens qu'elles négligent que les forces stratégiques ne portent pas ce titre par hasard : leur utilité première n'est justement pas militaire. Une autre remise en cause est celle des opposants de principe au nucléaire ou des partisans du désarmement nucléaire mondial : morale et non politique – elle s'inscrit le plus souvent dans la tradition du pacifisme européen – cette critique constitue effectivement une remise en cause de fond de la dissuasion, mais selon un parti-pris idéologique, et non à l'issue d'une analyse stratégique. Elles sont donc à écarter également dans le cadre d'une réflexion sur la stratégie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;img src="http://www.laplumelesabre.com/public/french_deterrence_charlesbw.jpg" alt="FDeterrence_CopyrightCharlesBwele" style="display:block; margin:0 auto;" title="FDeterrence_CopyrightCharlesBwele" /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième catégorie de critiques, aujourd'hui probablement la plus souvent formulée, ne remet pas en cause la dissuasion nucléaire en tant que concept, mais en tant que source de dépenses. On demandera ainsi le retrait de la composante aéroportée, ou la fin de la permanence à la mer des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), permettant de ramener leur nombre de quatre à trois, l'objectif étant de dégager des finances et des moyens avec l'idée – probablement naïve – de les réattribuer aux forces conventionnelles qui, c'est vrai en manquent de plus en plus cruellement. L'argument budgétaire est cependant incohérent. Les forces nucléaires françaises sont actuellement au niveau plancher leur permettant de continuer à mettre en œuvre dans son intégralité (frappe « pré-stratégique » d'avertissement, frappe stratégique et capacité de seconde frappe garantie) la doctrine actuelle. En effet, avec un seul SNLE à la mer en même temps, faire effectuer à celui-ci une frappe «&amp;nbsp;pré-stratégique&amp;nbsp;» ou d'ultime avertissement est impossible, sous-peine de révéler sa position et d'obérer de fait sa capacité à garantir une seconde frappe&amp;nbsp;: une force stratégique purement sous-marine, dans le cadre de la doctrine et avec les moyens actuels, n'est pas possible. Sauf à demander l'abandon par la France de l'arme nucléaire, proposer une réduction des moyens nucléaires français suppose donc une remise en cause plus fondamentale, et justifiée par des considérations stratégiques et non budgétaires, de la doctrine de dissuasion. Celle-ci, hélas, n'est jamais poussée à son terme.&lt;br /&gt;
Car la question n'est en réalité pas budgétaire. La part de la dissuasion nucléaire dans le budget de la défense française non seulement se situe aujourd'hui à un niveau plancher de stricte suffisance par rapport à la doctrine actuelle, mais est en outre relativement faible : en 2012, il a représenté environ 3,1 milliards d'Euros, soit à peine 10 % du budget de la défense (20 % des crédits d'équipement) et de ce fait moins de 0,2 % du PIB. Sans être négligeable, cette somme n'est pas exorbitante ; on peut même la considérer d'un excellent rapport coût-efficacité, au vu des avantages non seulement directs mais induits des moyens nucléaires, qui dépassent la seule défense nationale mais constituent également un levier de puissance et d'influence non négligeable pour la France sur le plan international.&lt;br /&gt;
La critique de l'utilité et celle du coût sont donc faibles, lorsqu'elles ne sont pas de mauvaise foi ; la critique financière, en particulier, est davantage un symptôme de la paupérisation des armées et de la crise générale des institutions militaires françaises. Cela ne veut cependant pas dire que continuer de faire de la dissuasion nucléaire un dogme fondateur pour l'ensemble de la stratégie militaire et nationale française soit pertinent. Au contraire, la dissuasion nucléaire ne peut, et ne doit plus continuer à fonder la stratégie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;a href="http://www.laplumelesabre.com/public/Mirage_2000N-ASMP-A.jpg"&gt;&lt;img src="http://www.laplumelesabre.com/public/.Mirage_2000N-ASMP-A_m.jpg" alt="Mirage_2000N-ASMP-A" style="display:block; margin:0 auto;" title="Mirage_2000N-ASMP-A" /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;
Le déploiement d'une stratégie nationale ne peut en effet plus n'avoir pour seul horizon que la défense de l'intégrité territoriale de la France métropolitaine (celle de l'outre-mer posant des problèmes spécifiques de seuil d'emploi). La dissuasion s'avère ainsi inopérante dans la défense de la souveraineté nationale, que celle-ci soit économique, sociale ou diplomatique, même si elle joue sur ce dernier point un rôle certain. Purement défensive, elle obère en outre la transformation des forces armées vers un rôle de levier de puissance et les cantonne à la défense « en amont » des intérêts non-vitaux du pays, là où leur rôle pourrait être pensé autrement. Ce faisant, elle favorise aux yeux des autorités politiques l'idée d'une armée « ultime recours », outil dont l'utilité n'est pas ou mal perçue en dehors des situations extrêmes.&lt;br /&gt;
Conçue à une époque d'affrontement direct – bien que « froid » – dans le cadre d'un « grand jeu » international fermé, la dissuasion s'adapte ainsi mal à l'environnement concurrentiel ouvert qu'est l'arène stratégique contemporaine. Aussi est-il temps de redéfinir la doctrine nucléaire française dans un sens d'une part moins strictement défensif, d'autre par sans en faire la pierre angulaire de la stratégie militaire nationale. Au contraire, à égalité avec les moyens conventionnels, il est nécessaire d'en faire un outil parmi d'autres d'une stratégie générale militaire qui, elle même constituerait, également à égalité, avec l'action économique, diplomatique et culturelle les composantes d'une stratégie nationale « intégrale », déclinaison vers l'extérieur d'une politique nationale d'ensemble destinée à réaliser le projet national (Une stratégie nationale intégrale (SNI) est «&amp;nbsp;la déclinaison vers l'extérieur d'une politique d'ensemble, combinant projet social – ou comment une polity, une entité politique, entend se façonner elle-même – et projet de puissance – le rapport de cette même entité au monde extérieur. Ce second domaine constitue le périmètre de la SNI, dont la fonction est de concrétiser ce projet en deux temps.&amp;nbsp;» Voir Benoist Bihan, "Pour une stratégie nationale française", &lt;em&gt;Défense &amp;amp; Sécurité Internationale&lt;/em&gt; n°90, mars 2013.).&lt;br /&gt;
À défaut, la possession par la France de l'arme nucléaire est appelée à être de plus en plus contestée de l'intérieur comme de l'extérieur, faute d'être capable de justifier celle-ci par une doctrine non seulement cohérente, comme l'est effectivement la dissuasion, mais adaptée à l'environnement stratégique contemporain, ce qu'elle n'est plus. Il faut donc dépasser la dissuasion pour que la France puisse continuer à bénéficier du rendement stratégique exceptionnel de l'arme nucléaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Illustration&amp;nbsp;: Deux Mirage 2000N porteurs du missile de croisière à tête nucléaire ASMP-A. (c) Armée de l'air&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;img src="http://feeds.feedburner.com/~r/laplumelesabre/~4/k7U8P7n--nA" height="1" width="1"/&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>Masse critique</title>
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    <pubDate>Sun, 31 Mar 2013 12:57:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Stent</dc:creator>
        <category>Chronique DSI</category>
            
    <description>&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cette chronique est parue en mars 2010 dans le n°57 de DSI. À l'heure où l'on promeut, au nom de la rigueur budgétaire, des outils militaires de plus en plus réduits, il n'est pas inutile de revenir sur l'importance du concept de masse, valide tant autrefois que dans le cadre des opérations contemporaines. Toutes choses égales par ailleurs, la victoire balance toujours bel et bien, selon le mot fameux de Napoléon, du côté des gros bataillons.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pendant des siècles, les batailles se sont livrées en masse, c'est à dire en concentrant sur un espace de faibles dimensions donné – un champ de bataille – la majeure partie des forces vives d'une armée. La concentration des efforts ne pouvait se faire qu'au travers de la concentration des moyens chère à Foch, concentration des moyens perceptible jusque dans l'aspect visuel de dispositifs tactiques où les hommes combattaient littéralement épaule contre épaule.&lt;br /&gt;
Cette situation se justifiait dans un contexte où le rendement du combattant individuel et de son armement était très faible. Imprécises, de portée très réduites, les armes exigeaient pour être efficaces d'être employées en grand nombre sur une surface réduite. Elle s'expliquait également par un raisonnement linéaire, qui voyait dans la bataille l'acmé de la guerre, et remettait à la tactique le soin de résoudre les problématiques stratégiques, les guerres napoléoniennes représentant sans doute l'aboutissement de cette logique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;a href="http://www.laplumelesabre.com/public/JapanSurrender.jpg"&gt;&lt;img src="http://www.laplumelesabre.com/public/.JapanSurrender_m.jpg" alt="Reddition_Japonaise" style="display:block; margin:0 auto;" title="Reddition_Japonaise" /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de la révolution industrielle, l'accroissement de l'efficacité des armements individuels et le développement progressif d'armements collectifs performants vont démultiplier le rendement du soldat. La mécanisation de la guerre va, dans le même temps où les armées deviennent des organisations titanesques susceptibles de mobiliser l'ensemble de la population masculine adulte d'un pays, doter le combattant individuel d'un potentiel de destruction considérable. Cette situation va conduire les combattants à adopter progressivement des dispositifs plus relâchés, à la fois pour des impératifs de protection – les formations en ordre serré devenant suicidaires – et parce que l'efficacité nouvelle des armes permet désormais à moins de soldats de contrôler une étendue de terrain plus grande tant en largeur qu'en profondeur. Cette dilatation du champ de bataille dans l'espace va, au tournant du XXème siècle, rendre obsolète le concept même de bataille, les espaces d'opération couvrant désormais des régions voire des pays entiers. Les densités d'occupation du terrain tombent ainsi de un homme pour dix mètres carrés dans les batailles antiques à un pour 257 mètres carrés pendant la guerre civile américaine, un pour 2475 pendant la première guerre mondiale et un pour 27 500 pendant la seconde. Dans les années 1980, une densité de un homme pour 40 000 mètres carrés n'étaient pas rares. Quand aux opérations contemporaines, un calcul rapide donne un soldat de la coalition pour plus de 7 millions de mètres carrés en Afghanistan (obtenu en rapportant le nombre de soldats présents en décembre 2009 à la superficie totale de la zone d'opérations de l'ISAF, soit la superficie approximative de l'Afghanistan (650 000 kilomètres carrés), ce dernier chiffre n'est bien sûr qu'indicatif et ne reflète aucune réalité opérationnelle, la répartition des forces n'étant évidemment pas homogène et la superficie totale du pays recouvrant de nombreuses zones inhabitées sans valeur militaire).&lt;br /&gt;
Au niveau tactique, dans la mesure où la puissance de feu n'est plus liée à l'effectif humain mais au type d'armement employé, c'est la masse d'armes plus que la masse d'hommes qui devient dans un premier temps déterminante. À partir de l'introduction des armes nucléaires tactiques puis, dans les années 1970, d'armements conventionnels guidés de précision, la formidable augmentation de la capacité de destruction individuelle des armes semble même rendre le concept de masse archaïque dans l'art militaire. D'indispensable, la masse serait à la fois inutile, puisqu'une seule arme peut désormais produire les effets qui en nécessitaient auparavant plusieurs dizaines, voire centaines, et surtout dangereuse pour celui qui l'emploie, la précision (ou, dans le cas des armes nucléaires tactiques, le rayon de destruction) des armements condamnant toute unité massée à la destruction. Cette perception, toutefois, est doublement trompeuse.&lt;br /&gt;
Trompeuse d'abord parce que la problématique de la protection des forces n'est pas close. En effet aux côtés de la classique protection passive, qu'elle soit dispersion, couvert ou dissimulation – et dans ce dernier cas camouflage ou refuge "au sein des populations" – la question d'une approche davantage proactive reste ouverte, en particulier dans l'espace aéroterrestre, très en retard sur ces questions par rapport à l'espace aéronaval, et dans lequel il est techniquement envisageable à court terme de passer y compris pour les unités déployées – et non uniquement pour les installations fixes – d'une défense aérienne à une défense anti-munitions, que celles-ci soient des obus de mortier tirés par des groupes irréguliers ou des munitions guidées de précision dernier cri. Une défense proactive des forces permettrait de retrouver une certaine marge de manœuvre en terme de concentration des moyens, permettant lorsque cela est nécessaire de rapidement des "massifier" localement un dispositif sous protection d'un « dôme de fer » (En clin d'œil au système &lt;em&gt;Iron Dome&lt;/em&gt; israélien). Dans le même temps, elle poserait également, comme dans le domaine naval, la question de la nécessaire saturation des défenses, et donc celle de la masse.&lt;br /&gt;
Mais cette éviction du concept de masse des calculs est trompeuse, surtout, parce que ceux qui l'ont enterrée un peu vite se sont avant tout intéressé à ses aspects technico-tactiques, et peu à son rôle dans les autres domaines de l'art de la guerre, s'inscrivant en cela dans une approche passéiste centrée sur une notion, la bataille, aujourd'hui dénuée de sens. Si à ce niveau il convient de ne plus envisager l'emploi en masse que d'un point de vue très ponctuel et ultra-local, pour créer dans l'instant un rapport de force favorable, la masse garde cependant toute sa pertinence au niveau tactico-opératif. À ce niveau en effet, l'expansion presque infinie des espaces de combat modernes, qui passent sans solution de continuité de l'ultra-local au planétaire, redonne au concept de masse une actualité qu'il n'est sans doute pas près de perdre. En effet, pour couvrir efficacement et dans le temps l'ensemble des espaces d'engagement, il est indispensable de disposer en masse suffisante à la fois de moyens humains et matériels. &lt;br /&gt;
Quel que soit le conflit envisagé, guerre irrégulière, conventionnelle, hybride, etc., et quel que soit l'espace d'opération (aéroterrestre/aéronaval), il convient donc de réhabiliter le concept de masse mais en l'employant autrement. À la concentration des moyens fochienne, aujourd'hui obsolète, il faut préférer le concept de masse distribuée. Il ne s'agit plus ici de masser l'ensemble des moyens disponibles en un point unique, mais d'avoir à disposition une masse suffisante pour la distribuer – et la redistribuer – de la manière la plus pertinente possible dans un espace d'opérations donné pour y acquérir la suprématie. L'enjeu ici ne serait plus de masser les forces en un point donné mais bien de répartir une masse globale en "clusters" de forces plus ou moins denses en fonction de la mission et de l'adversaire, mais distribués sur l'ensemble de l'espace d'opérations dans des configurations variables. L'enjeu serait de disposer d'une masse globale suffisante pour accroître au maximum la possibilité de combinaison des éléments la composant et, de ce fait, augmenter d'autant la liberté de choix et d'action du chef opératif.&lt;br /&gt;
Loin d'être obsolète, le concept de masse est au contraire à réinventer. Bien que l'ère des « guerres de masse » voyant toute la population mobilisée sous les drapeaux soit aujourd'hui, et sans doute pour longtemps, terminée, il faut cesser de penser qu'il est possible de se passer d'une masse suffisante d'hommes et de matériels et que les guerres futures ne seront livrées que par de petits groupes de soldats dotés d'armements ultra-précis. Aussi faut-il dès à présent repenser à la fois l'emploi de la masse dans l'art de la guerre, mais aussi adapter notre stratégie des moyens de manière à garantir l'obtention de cette masse suffisante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Illustration&amp;nbsp;: le 2 septembre 1945, des formations d'appareils de l'aéronavale américaine survolent les navires alliés ancrés en baie de Tokyo, tandis qu'est signée la reddition du Japon. La victoire alliée pendant la Seconde Guerre mondiale est aussi celle d'un emploi intelligent de la masse. (c) US NARA&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;img src="http://feeds.feedburner.com/~r/laplumelesabre/~4/FGsALcHQpPU" height="1" width="1"/&gt;</description>
    
    
    
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    <title>Grande stratégie</title>
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    <pubDate>Fri, 01 Feb 2013 00:22:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Stent</dc:creator>
        <category>Chronique DSI</category>
        <category>Chronique</category><category>DSI</category><category>Histoire</category><category>Penser la stratégie</category><category>Stratégie</category>    
    <description>&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cette chronique est parue en janvier 2010 dans le n°55 de DSI. Il n'y a guère d'éléments à changer sur le fond, sauf un, mais celui-ci est particulièrement important&amp;nbsp;: il s'agit du terme même de "grande stratégie", dont je considère désormais qu'il n'a plus lieu d'être. En effet, distinguer la "grande" stratégie d'une stratégie classique uniquement concernée par l'emploi de la force armée revient à considérer que l'essence de la stratégie est d'abord militaire&amp;nbsp;: or, si la guerre est bien d'essence politique, la stratégie l'est également et son champ est donc l'intégralité de celui du politique. Il n'existe donc qu'une seule stratégie, et celle-ci est nécessairement de nature "intégrale" au sens où l'entendait le général Poirier. Celle-ci est ensuite subdivisée soit fonctionnellement (militaire, diplomatique, économique, etc.), soit en plusieurs stratégies intégrales sectorielles (la "stratégie maritime" par exemple), et cette subdivision dépend de la manière dont l'entité politique se pense et pense son rapport au monde&amp;nbsp;: les subdivisions de la stratégie sont donc des manifestations de l'entité politique qui la formule. "Stratégie" doit donc être substitué à "grande stratégie" dans le texte qui suit et dans son titre.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Poor strategy is expensive, bad strategy can be lethal, while when the stakes include survival, very bad strategy is almost always fatal&lt;/em&gt; ("Une stratégie médiocre est coûteuse, une mauvaise stratégie peut être mortelle, tandis que lorsque la survie est en jeu, une très mauvaise stratégie est presque toujours fatale"). Ainsi Colin Gray ouvre-t-il son ouvrage, &lt;em&gt;Modern Strategy&lt;/em&gt; (Oxford University Press, 1999). On pourrait y ajouter que, à tout prendre, mieux vaut sans doute une stratégie faillible que pas de stratégie du tout.&lt;br /&gt;
Or aujourd'hui, la France, et à son instar l'Europe toute entière, n'a pas de stratégie. Ou plus exactement manque-t-elle d'une grande stratégie, cette "partie sublime" de la stratégie qui intègre en un ensemble cohérent la totalité des vecteurs de puissance à disposition de l'État au service d'objectifs politiques bien compris, et sans laquelle toutes les initiatives sectorielles – militaires, diplomatiques, économiques, etc. – , ne peuvent atteindre leur plein rendement. Bien que la France pratique, depuis de nombreuses années déjà, le smart power comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, elle l'a jusqu'ici fait sans dessein. Or c'est justement cette intentionnalité que réside l'essence d'une grande stratégie, intentionnalité qui fait aujourd'hui défaut.%%
Au regard de l'histoire pourtant, rien ne remplace pour la prospérité d'une Nation une grande stratégie mise au service d'une véritable volonté de puissance. Et si l'historiographie aborde généralement la grande stratégie d'empires au faîte de leur puissance, l'importance d'une telle construction stratégique se fait davantage encore sentir lorsque l'environnement stratégique est ouvert et fortement compétitif. Sur cette question, on se réfèrera aux deux ouvrages magistraux d'Edward Luttwak consacrés respectivement à la grande stratégie des empires romain et byzantin (&lt;em&gt;The Grand Strategy of the Roman Empire, from the first century A.D. to the Third&lt;/em&gt;, John Hopkins University Press, 1976, et &lt;em&gt;The Grand Strategy of the Byzantine Empire&lt;/em&gt;, Belknap Press of Harvard University Press, 2009).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;a href="http://www.laplumelesabre.com/public/Singapore_City.jpg"&gt;&lt;img src="http://www.laplumelesabre.com/public/.Singapore_City_m.jpg" alt="Singapore_City" style="display:block; margin:0 auto;" title="Singapore_City" /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi au Moyen-Âge la remarquable prospérité de la République de Venise, pendant plus de quatre siècles (approximativement du milieu du XIIe siècle à la fin du XVIe) s'explique par la capacité de la cité-État à intégrer de manière harmonieuse sa puissance commerciale, diplomatique et maritime. En combinant la possession de points d'appuis en mer Adriatique et en mer Égée – acquis tant par transaction que par conquête –, la maîtrise des routes commerciales vers le Levant, et le développement d'un réseau commercial et bancaire couvrant l'Europe entière, la Sérénissime République poursuivant des objectifs avant tout commerciaux réussit non seulement à accumuler une remarquable richesse mais à s'assurer la maîtrise de la Méditerranée orientale jusqu'à la fin du XVe siècle, tout en étendant son influence en Italie même. Bien que l'ascension de l'Empire Ottoman et les guerres franco-espagnoles en Italie menèrent finalement Venise sur le chemin du déclin, la remarquable longévité de la domination vénitienne sur l'Adriatique et la Méditerranée orientale doit cependant être vue comme le symbole de la réussite d'une grande stratégie ayant su combiner la puissance maritime avec les réseaux commerciaux et bancaires – ces derniers donnant de nombreux moyens d'incitation mais aussi de pression –, tout en y intégrant une diplomatie fondée sur la fourniture de services militaires aux puissances de la région&amp;nbsp;: la République de Venise est ainsi, au Moyen-Âge, le principal fournisseur en navires de guerre de l'Empire Byzantin mais également des différentes croisades.&lt;br /&gt;
De l'autre côté de l'Europe, la Suède de la fin du XVIe et du XVIIe siècle fournit un autre exemple remarquable d'application d'une grande stratégie, en l'occurrence pour s'assurer la domination sur la mer Baltique et son pourtour. Pour accomplir cet objectif, le royaume de Suède va, sous la direction notamment du roi Gustave II Adolphe et d'Axel Oxenstierna, le "Richelieu suédois", utiliser une combinaison de puissance militaire, de diplomatie et de développement commercial, mais surtout d'influence religieuse, la Suède s'affirmant à la suite de son engagement dans la guerre de Trente Ans comme championne de la cause protestante. Cette combinaison va s'avérer payante, la Suède obtenant lors des traités de Westphalie de 1648 non seulement le contrôle total des littoraux orientaux de la Baltique – privant ainsi la Russie d'un accès à cette mer – mais surtout le contrôle des débouchés de l'Oder, de l'Elbe et de la Weser, importantes voies commerciales vers le cœur de l'Europe, tout en devenant la puissance protestante la plus importante en Europe. Si ce succès ne sera pas pérenne, la "Grande guerre du Nord" faisant s'effondrer la puissance suédoise au profit de la Russie au début du XVIIIe siècle, il permet néanmoins à la Suède, état faiblement peuplé et sans atouts naturels notables, d'accéder au rang de grande puissance européenne.&lt;br /&gt;
Plus proche de nous, et de manière plus pacifique, le cas singapourien mérité également d'être mentionné. Depuis la séparation de la cité-état d'avec la Malaisie, en 1965 - séparation « accidentelle » du point de vue singapourien, la cité étant exclue de la Fédération de Malaisie par décision du parlement malaisien -, Singapour a su jouer de sa situation géographique privilégiée en Asie pour s'affirmer comme une puissance régionale importante, préservant ses intérêts tout en devenant un acteur incontournable du jeu politique en Asie du Sud-Est. Pour ce faire Singapour, sous l'influence de Lee Kuan Yew, premier ministre de 1965 à 1990 – et demeuré au gouvernement jusqu'à ce jour – a su combiner les bénéfices du commerce maritime pour favoriser le développement d'une industrie de haute technologie et d'un important marché financier, tout en s'appuyant sur une forte puissance militaire (l'armée singapourienne est l'une des plus performantes de la région, et peut s'appuyer sur une industrie de défense dynamique) et à la mise en place à l'intérieur d'un système politique fortement contrôlé. Destinée à préserver la stabilité tant à l'intérieur – la société singapourienne étant multi-ethnique et regroupant plusieurs confessions – qu'à l'extérieur de la cité-État, cette grande stratégie a jusqu'ici été couronnée de succès.&lt;br /&gt;
Ces trois exemples, que l'on pourrait multiplier, montrent dans des contextes différents les bénéfices pouvant être tirés par un État de la mise en place d'une grande stratégie. En effet si Venise s'était contentée de l'influence commerciale, sans lui combiner les moyens militaires adaptés, elle aurait très vite périclité. De même la Suède, en employant l'argument religieux, a-t-elle pu légitimer son action militaire mais aussi accroître son influence diplomatique en parlant au nom des États protestants. Singapour enfin montre l'intérêt d'une stratégie intégrant politique intérieure et extérieure, le maintien d'autorité de la cohésion de la société singapourienne étant indispensable à son succès économique et à sa capacité à projeter sa puissance à l'extérieur.&lt;br /&gt;
Pour la France, dont la stratégie nationale à souvent été déterminée par des menaces existentielles à ses frontières, la projection de puissance est peut-être moins naturelle que pour des nations maritimes ou commerciales. Mais, désormais devenue une "île stratégique", la France ne peut plus faire l'économie d'une grande stratégie dont elle doit désormais, en l'absence de  menace immédiate, déterminer seule les objectifs. L'alternative, rester sur la défensive stratégique en poursuivant un statu-quo de plus en plus difficile à maintenir, n'est pas viable. Mais pour mettre en place cette grande stratégie, et s'assurer la maîtrise de son destin au XXIe siècle, la France doit accepter à nouveau de penser la puissance sous toutes ses formes, mais surtout exprimer sa volonté de l'exercer et de la projeter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Illustration&amp;nbsp;: Vue de la ville de Singapour au crépuscule. (c) DR&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;img src="http://feeds.feedburner.com/~r/laplumelesabre/~4/TszlKyrDIyY" height="1" width="1"/&gt;</description>
    
    
    
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    <title>En conférence à l'EHESS le 17 janvier 2013</title>
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    <pubDate>Sat, 12 Jan 2013 14:41:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Stent</dc:creator>
        <category>Agenda</category>
        <category>Conférence</category><category>Opératique</category><category>Pensée militaire</category><category>Stratégie</category><category>Tactique</category>    
    <description>&lt;p&gt;Suite à la parution de son article fondateur dans la Revue de Défense Nationale consacré à la dialectique stratégique entre espaces "fluides" et "solides" (et qui peut être notamment lu &lt;a href="http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2012/10/espace-strategique-le-fluide-et-le.html" hreflang="fr"&gt;ici sur le blog de Michel Goya&lt;/a&gt;), Laurent Henninger y consacré désormais le séminaire qu'il co-anime avec André Brigot à l'EHESS, après avoir longuement exploré la question des révolutions et mutations militaires les années précédentes. J'interviendrais dans ce séminaire jeudi prochain, le 17 janvier 2013, pour explorer la manière dont cette dialectique peut permettre de repenser les formes et les buts des opérations militaires.&lt;br /&gt;
Voici le synopsis de cette intervention :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;La concrétisation du processus d'unification des opérations dans les espaces solides et fluides, réalisée au cours du XXe siècle, impose de repenser la manière dont ceux-ci s'articulent en termes militaires, tant historiquement – en abordant successivement la séparation initiale des espaces solides avec les espaces fluides puis le processus par lequel les seconds ont été instrumentalisés pour permettre la domination des premiers – que dans une perspective contemporaine et prospective, alors que semble se dessiner un nouvel équilibre militaire fluide/solide. Quelles différences existe-t-il, du point de vue militaire – en particulier tactique –, entre ces « méta-espaces » ? Comment les opérations conduites dans les uns pèsent-elles sur les autres ? Comment instrumentaliser militairement leur dialectique ? Quelles pourraient en être les conséquences en termes d'organisation des forces comme de doctrines ? Telles-sont quelques unes des questions auxquelles cette intervention s'efforcera de proposer des pistes de réponse et des éléments de réflexion.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La séance aura lieu dans les locaux de l'EHESS au 105, boulevard Raspail (75006 Paris&amp;nbsp;; métro&amp;nbsp;: Notre-Dame-des-Champs ou Saint-Placide), en salle 9 de 17h00 à 19h00. Venez nombreux&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;&lt;img src="http://feeds.feedburner.com/~r/laplumelesabre/~4/awEtdMFtY8Q" height="1" width="1"/&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>Repenser l'attrition</title>
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    <pubDate>Wed, 02 Jan 2013 10:26:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Stent</dc:creator>
        <category>Chronique DSI</category>
            
    <description>&lt;p&gt;&lt;em&gt;Peu de choses à ajouter à cette chronique, parue en décembre 2009 dans le n°54 de DSI, si ce n'est qu'en dépit de l'expérience de la dernière décennie, la difficulté à penser l'attrition demeure toujours aussi marquée dans des armées que la fin de leurs engagements contre-insurrectionnels incitent à revenir au mirage d'une approche fondée seulement sur la "manoeuvre". Celle-ci, réifiée sans cependant être réellement pensée et convenablement définie, est en fait un retour à une pensée de stratagème (très bien décrite par Thierry Widemann dans son article à propos du mythe de Cannes dans la pensée militaire allemande dans &lt;/em&gt;Guerres &amp;amp; Histoire&lt;em&gt; n°7) visant une victoire au moindre coût, au moindre effort, mais aussi le témoin de l'incapacité constante des armées - en Europe en particulier - à penser autrement qu'en termes de tactique élémentaire. Or une approche tactique fondée sur la manœuvre n'est pas antinomique - au contraire&amp;nbsp;! - avec une conception opérative nécessairement attritionnelle. On ira même plus loin en affirmant ici qu'il ne peut y avoir de pensée opérative sans pensée sur l'attrition, puisque celle-ci traduit simplement la prise en compte de la notion de durée dans la conception des opérations.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Toute reproduction ou citation sans autorisation est interdite sans mon autorisation expresse.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n'est peut-être pas, en matière d'art militaire, de concept moins bien compris que celui de l'attrition. Lorsqu'il est évoqué comme mode d'action stratégique, par exemple dans l'expression "guerre d'attrition" (attrition warfare dans la langue de Shakespeare), c'est généralement sous la forme d'un repoussoir. L'attrition est considérée comme un mode de guerre particulièrement inintelligent, où la force brute est opposée à la force brute jusqu'à épuisement de l'un – et généralement des deux – adversaires. Dans cette vision, l'attrition est vue comme synonyme de "boucheries" inutiles, et généralement illustrée d'exemples pris dans les batailles de la guerre de position en 1914-1918. Une telle perception de l'attrition relève d'une incompréhension profonde du concept et de ses applications possibles. Bien comprise et employée, l'attrition peut en effet s'avérer un outil efficace dans le cadre d'une stratégie d'ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;a href="http://www.laplumelesabre.com/public/T34-76_Sebastopol.jpg"&gt;&lt;img src="http://www.laplumelesabre.com/public/.T34-76_Sebastopol_m.jpg" alt="T-34/76 - Sebastopol" style="display:block; margin:0 auto;" title="T-34/76 - Sebastopol" /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;
Le discrédit jeté sur l'attrition est donc le fait d'une incompréhension. Celle-ci trouve d'abord sa source dans une lecture biaisée de l'Histoire militaire, qui confond "attrition" et "pertes". Selon cette lecture pauvre, une guerre provoquant de nombreuses pertes sans aboutir à un résultat décisif est une guerre d'attrition. Ce raccourci est particulièrement visible lorsque l'on évoque la première guerre mondiale. Celle-ci y est vue comme une guerre d'attrition par le simple fait que les batailles y sont extraordinairement coûteuses&amp;nbsp;: il y a ainsi par exemple 200 000 morts britanniques pendant la bataille de la Somme, dont près de 20 000 la première journée. Cette bataille fit au total, tous camps confondus, plus d'un million de morts, blessés et disparus. Pourtant, considérer la Somme, le Chemin des Dames ou même Verdun comme des batailles d'attrition est un grave contresens, dans la mesure où ces batailles ont été conçues comme des percées destinées à déboucher sur des batailles d'annihilation. Ainsi si Verdun en particulier est souvent considérée comme une bataille volontairement pensée comme attritionnelle par l'état-major allemand, des études historiques récentes conduisant néanmoins à mettre en doute cette perception (voir à ce sujet Holger Afflerbach "Planning Total War&amp;nbsp;? Falkenhayn and the Battle of Verdun, 1916," in &lt;em&gt;Great War, Total War: Combat and Mobilization on the Western Front, 1914-1918&lt;/em&gt;, Roger Chickering and Stig Foerster, New York, Cambridge, 2000). Si guerre d'attrition il y a eu pendant le premier conflit mondial, c'est bien plus dans la série d'offensives limitées menées à partir de l'été 1918 par les Alliés, qui débouchèrent sur l'effondrement du front allemand et l'armistice. Si les opérations conduites jusqu'en 1917 peuvent être considérées comme inintelligentes, elles ne doivent donc pas être confondues avec des batailles d'attrition, bien au contraire. Il existe en effet une différence essentielle entre attrition et annihilation.&lt;br /&gt;
Dans le second cas, il s'agit d'un mode d'action direct dans lequel la destruction physique totale de l'adversaire est recherchée, dans le laps de temps le plus bref possible. Il s'agit bien d'un idéal de la destruction dans lequel l'élimination de l'adversaire est vue comme une fin en soi, susceptible à elle seule de garantir la victoire. Il s'agit d'un mode de guerre total, qui ramène le choix stratégique à un binaire "vaincre ou mourir". La nature de l'attrition est en tout point différente. L'attrition est pour l'essentiel un mode d'action indirect, aux effets immédiats limités, dans lequel l'effondrement de l'adversaire est poursuivi par le biais d'une usure graduelle – et donc inscrite dans la durée – de ses forces vives tant physiques que morales et mentales, ces deux dernières catégories étant atteintes au travers de l'usure physique, tant humaine que matérielle. Mode d'action progressif, l'attrition est tout sauf l'opposition brutale de deux masses armées, et repose au contraire généralement sur l'évitement de la bataille. L'exemple le plus célèbre, et l'un des plus aboutis, d'emploi de l'attrition est connu sous le nom de « stratégie fabienne ».&lt;br /&gt;
Pendant la seconde guerre punique (218-202 av. J.C.), devant les désastres subis par les Romains face à Hannibal, le consul Quintus Fabius – élu dictateur – choisit d'éviter l'affrontement direct et de frapper la logistique et les alliés italiens des Carthaginois, tout en se contentant de harceler l'armée d'Hannibal. La dégradation des approvisionnements des carthaginois, l'élimination progressive de leurs alliés, le climat moral devenu difficile dans une armée composée essentiellement de mercenaires finirent par contraindre Hannibal, incapable de prendre Rome, à abandonner l'Italie. Si ce résultat demanda aux Romains près de dix ans, il leur rendit l'initiative stratégique et ne les empêcha pas de simultanément mener des opérations en Grèce et dans la péninsule ibérique. Adoptée par la suite par des chefs militaires aussi différents que Du Guesclin, George Washington, Koutouzov ou Võ Nguyên Giáp, ce type de guerre d'attrition fut souvent couronné de succès.&lt;br /&gt;
De manière différente, mais tout aussi efficace, l'attrition peut être conjuguée à une approche plus directe. Ainsi l'aéronavale japonaise, pendant la seconde guerre mondiale, a-t-elle été détruite par la conjonction d'une bataille d'anéantissement, la bataille de Midway, et d'une bataille d'attrition, celle de Guadalcanal. Si à Midway le cœur de cette aéronavale fut détruite en trois jours de bataille intense (4-6 juin 1942), Guadalcanal vit la disparition graduelle sur sept mois (d'août 1942 à février 1943) du reliquat des pilotes nippons expérimentés. La pression américaine, mais surtout la lenteur du système japonais de formation des pilotes et la pratique consistant à ne pas retirer du front les plus expérimentés – à la différence des américains qui les affectaient comme instructeurs – ne permirent jamais à la marine impériale japonaise de reconstituer ses groupes aéronavals.&lt;br /&gt;
Bien employée, l'attrition est donc très éloignée du choc frontal meurtrier décrit par ceux qui lui opposent une approche indirecte dont elle fait au contraire partie. Les théoriciens américains de la « guerre de manœuvre » (maneuver warfare), notamment, en dénigrant l'approche attritionnelle, et surtout en la confondant avec une stratégie d'annihilation, ont considérablement appauvri le répertoire stratégique en discréditant un concept pourtant riche en possibilités. Dans le cadre d'une stratégie directe, l'attrition peut ainsi être combinée à la manœuvre pour préparer celle-ci et en démultiplier les effets. On retrouve ici la vision soviétique des opérations dans la profondeur, où les forces sont séparées entre des éléments de choc chargés de produire la rupture et d'user les réserves de contre-attaque adverses, et des éléments de manœuvre chargés de l'exploitation. Au niveau stratégique, au lieu d'une bataille d'annihilation, c'est par la succession d'opérations – la bataille étant considérée comme un concept obsolète – que le produit conjugué de l'attrition et de la manœuvre est obtenu, conduisant à l'effondrement adverse. Dans le cadre d'une stratégie indirecte, l'attrition conduit à l'usure progressive non tant des moyens humains et matériels que du moral et de la capacité de penser clairement de l'adversaire. Moyen privilégié de toutes les guérillas du monde, l'attrition – assidument pratiquée par les Talibans aujourd'hui, notamment par l'emploi d'engins explosifs improvisés (IED) – est entre leurs mains une arme redoutablement efficace, ses effets physiques étant démultipliés sur le plan moral par la disproportion des enjeux entre les belligérants.&lt;br /&gt;
Nous invitant à cesser de penser la guerre autrement que sur le seul temps court, et ouvrant de multiples possibilités d'application dans le cadre des guerres limitées que nous menons aujourd'hui, en Afghanistan notamment, l'attrition mérite donc d'être réhabilitée, et pleinement intégrée à notre pensée stratégique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;Illustration&amp;nbsp;: Un T-34/76 dans les ruines de Sébastopol libérée, au printemps 1944. La suprématie de la pensée opérative soviétique ne s'affirme qu'à partir du moment où, sous la pression des événements, le culte de l'offensive propre tant à Staline qu'à Toukatchevski et aux "manœuvristes" de l'entre-deux-guerres encore prégnant est abandonné au profit d'une logique d'attrition mise en œuvre tant dans la défensive que dans l'offensive, d'abord à Koursk à l'été 1943 puis systématiquement jusqu'à la fin de la guerre. (c) DR&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;img src="http://feeds.feedburner.com/~r/laplumelesabre/~4/Y-igXv4UJVE" height="1" width="1"/&gt;</description>
    
    
    
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